Philippe
Delaveau
(né en 1950 à Paris), après une
enfance à Paris, en Touraine et en Angleterre, a vécu six années à Londres,
pendant les années 80, avec sa femme et ses enfants. Ce séjour lui a permis
de découvrir sa voie – et sa voix : refusant les jeux de langage, il a tenté
de concilier la modernité et l’héritage d’une tradition vivante dans la quête
d’une langue susceptible de dire l’éternel, réintégrant syntaxe et
musicalité dans le poème. Pour lui, le poète est un veilleur dans un
univers en proie au désastre, à qui la poésie peut offrir un langage
– et donc un sens. Auteur d’une dizaine de recueils de poèmes, la plupart
publiés par les éditions Gallimard, de traductions de l’anglais et de l’espagnol,
de nombreux ouvrages réalisés avec ses amis peintres (Baltazar, Bertemès, Cortot, Greder, Hélénon, Laubiès, Pouperon…), Philippe Delaveau a reçu le prix Apollinaire (1989), le prix
Max Jacob (1999) et le Grand Prix de Poésie de l’Académie française
« pour l’ensemble de son œuvre » (2000). Il est membre de
l’Académie Mallarmé, du jury du prix Apollinaire et du P.E.N.-Club
de France.
EUCHARIS,
1989
LE VEILLEUR AMOUREUX, 1993
LABEUR DU TEMPS, 1995
HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE DU PEUPLE ANGLAIS (de Bède le
Vénérable), collection « L'aube des Peuples », traduit du latin et de
l’anglais, préface, traduction et notes, 1995
PETITES GLOIRES ORDINAIRES, 1999.
INFINIS BREFS AVEC LEURS OMBRES, 2001
INSTANTS D’ÉTERNITÉ FAILLIBLE, 2004
Anthologies Gallimard
ORPHÉE STUDIO, POÉSIE D’AUJOURD’HUI
À VOIX HAUTE - Présentation et choix
d’André Velter, Poésie/ Gallimard, 1999
UN TRISTE CRÉPUSCULE, nouvelle,
édition des Cahiers Bleus, 1986
GEORGES SCHEHADÉ, L’INVENTEUR POÉTIQUE,
éditions Jean-Michel Place, (à paraître en juin 2008).
LIVRE DES
DÉDICACES, peintures de Julius Baltazar, Éditions André Biren
Paris 1994.
VOYAGEUR D'HIVER, peintures de Julius Baltazar,
Éditions André Biren, Paris 1994.
LA NUIT, DEMAIN,
peintures de Roger Bertemès, Éditions André Biren, Paris 1995.
EAUX FUGITIVES, NUITS,
gravures peintes de Julius Baltazar, Montréal, Éd.
Alain Piroir, 1995.
MAINS, Recueil de proses
sur des tableaux d’Isia Léviant, avec une préface de Michael Gibson et une
étude historique de Michel Pastoureau, Paris La Différence, 1997.
UN DES NOMS DU
MYSTÈRE, Proses avec des eaux-fortes de
Maud Greder, Éd. André Biren,
1999.
MÉMOIRE DE L'EAU, avec M. Butor, P. Bélanger, G.-E.
Clancier, Guy Cloutier, Hélène Dorion, Guillevic,
Luis Mizon,
gravures de Julius Baltazar, Éd. Aencrages, 1999.
LIBATION POUR LE SIÈCLE,
Recueil de poèmes et de proses, avec des gravures peintes de Julius Baltazar, «Les Bibliophiles de France» 2000
ENCHANTEMENTS TÉNUS, Recueil de poèmes avec des
peintures originales de Roger Bertemès, Luxembourg, Éd.Phi 2000
LES PRODIGES DE L’ARBRE,
Proses avec des gravures de Philippe Minard et de
Julius Baltazar, coffret en marqueterie et argent
martelé de Martin Spreng, Éditions Xylos, Paris 2001
DIX-SEPT COMPLICES DE JULIUS BALTAZAR
avec
CHAQUE BONHEUR N’A QU’UNE PAGE, Poèmes en édition bilingue, Paris-New
York, translated in american
by John Watsky, gravures d’André Laubiès.
PUIS UNE GALAXIE, Poèmes avec des gravures de
Julius Baltazar, éditions Matarasso,
Nice 2008.
Nombreux
livres avec des peintures originales de Julius Baltazar,
Roger Bertemès,
Jean Cortot, Maud Greider, Philippe Hélénon, René Laubiès, Patrice Pouperon, Youl, etc.
(poème inédit)
Le piano lourd
de son poids, de sa vigueur. On ne voit que son dos. Comme un gorille
avec les bras au ras du sol. Il attend
l’agression des pensées vives et des fugues.
Pourtant
une pianiste sort des coulisses, bras nus, craintive.
De ses
mains précises, comme l’infirmière qui apaise la brûlure, elle emplit le
clavier de ses doigts.
Le pelage
du lourd instrument frémit. Les touches d’ivoire jettent des éclairs. Les mains
fragiles
savent précisément. Pourtant leur mouvement
gracieux, timide. Puis de grands coups sur le sternum et les vertèbres. De durs
accords.
Maintenant
l’instrument se redresse, il obéit. Comme un cheval de cirque à l’écuyère, il
obéit.
Nous
chevauchons dans la tempête. Beethoven. Op. 111.
L’instrument
change : on voit une île, un continent, une planète.
Les doigts
vivants d’une bilocation savante vont et viennent.
Le temps
ouvre le temps : pellicules d’oignon. Toujours plus de mémoire. Le cœur
est cet oignon.
Et
sautillant. Descendant une échelle. Escaladant le soir.
Inventant
le grenier et le toit. Heurtant la porcelaine, jetant bouteille sur bouteille.
Puis le tuba assourdissant des graves.
Nous
sommes suspendus à la voûte céleste. Comme l’ermite instruit près de la
source, nous vivons dans l’ascèse du
roc.
Plaine et
rivière nous entourent. Puis une galaxie, puis le feu.
Le piano est devenu l’univers. L’incendie. Les débuts et la
fin ensemble voguent.
Et du
porte-avion noir sur la scène, décollent rêves et chimères. Jusqu’à l’ultime
accord.
Plusieurs
secondes de silence. La salle explose de ses mains. La pianiste debout.
Saluant. Le piano immobile.
Meuble mort. Et nous,
redevenus des hommes de ce temps. Habitant la forme des corps.
©
Philippe Delaveau, 2007.